Figure de style

D'Yvan à Henri (et réciproquement)

Photo : JC Fact.
Photo : JC Fact.

    Yvan chez Arlette. Il aimait bien ce papier peint. Ca tombait bien puisque les organisateurs de l’exposition « c’est quoi ce baz’art ? » lui avaient proposé d’accrocher ses tableaux sur les murs tapissés de ce vieux bistrot. Les murs et les peintures avaient été rafraîchis récemment. Ce papier carmin, recouvert de traces pâles,  jaunes, grises et bleutées  de coups de pinceau, réchauffait la salle avec ses belles tables de bois et son parquet, fournissant un fond antique à ses peintures, une ambiance chaleureuse, presque théâtrale comme le velours rouge sombre des théâtres à l’italienne.Alors il avait disposé ses tableaux sur les murs un soir de vent sauvage, accueilli par cette femme, qui était en quelque sorte une bonne mère pour tous ces solitaires en perdition les jours de tempête, avec la mélancolie s’accrochant au bastingage de son refuge. Les peintures arrimées aux murs dessinaient à gros traits stupéfiants des paysages chavirés ou des visages en hallucination, une étrange plongée dans des sensations, qui au lieu de rétrécir le sensible, l’approfondissaient en étendant ses contrées charnelles dans les endroits les plus inaccessibles de l’âme : débauche contrôlée de bleu sous les ramures, bouches rouges des toits s’ouvrant au ciel troué de cheminées qui donnent le vertige, asphyxie des regards fixés sur l’éternité, chute des fleurs sur des routes embaumées, terres ensevelies, chemins perdus qui mènent nulle part, barrières blanches qui rassurent les visiteurs éberlués, se questionnantsur la possibilité d’un achat : « cette toile est vraiment belle, je la verrai bien dans mon salon ! »

       Lui se rappelait les volets clos qui donnent sur la rue et les persiennes qui laissaient passer un trait de lumière jaune ou ce balayage des phares depuis la route se projetant comme dans un film quelques instants sur le plafond. Et ce lampadaire perdu sur le trottoir la nuit qui songe comme le fantôme du peintre, debout au milieu du café avec sa casquette, qui esquisse un sourire, se glisse entre les tables, silencieux comme les murs et soudain explique qu’il y a quatre tableaux peint par des gens d’Ukraine aux côtés de ses tableaux à lui, et le monde tourne dans sa tête à cause d’un arbre planté là, solitaire dans la prairie. Solide comme un roc, c’est un bûcheron, il reste au milieu du bistrot, offre à boire à son compagnon (salut Greg et merci pour ta peinture !) et commande une limonade pour se remettre de ses émotions. Il dit sobrement qu’il a beaucoup bu la veille, treize pastis, cinq ou six bières et quelques verres de vin.

Alors il a la tête un peu trouée comme une  passoire. Il y a des types assis à une table, des ouvriers, dépanneurs, chauffagistes ou conducteurs routiers. Ils disent qu’ils aiment bien ses peintures, surtout les paysages qu’ils connaissent bien et retrouvent sur les tableaux. Ils pensent qu’il est un bon peintre et qu’il mériterait d’être mieux connu et devrait se faire connaître davantage, parce que c’est un vrai artiste. L’un d’eux lui demande s’il est du coin. Pas vraiment, répond-il, mais il habite depuis quelques années dans la région. Ce ne sont pas des connaisseurs mais ils apprécient. Il les remercie et propose une tournée. Le peintre veut offrir une toile à la patronne du café, mais celle-ci, modestement, refuse : « non, non, une autre fois, à l’occasion  quand vous exposerez ».

      Alors son regard revient au papier peint. Ses yeux s’injectent du rouge carmin et traversent le mur. Il voit le ciel tourmenté du soir d’automne et les bois embrasés qui jouent avec les ombres. Il voit le soleil qui décline et les arbres qui se balancent. Ils savent bien les arbres, que c’est un bûcheron et qu’il pourrait les fracasser de sa hache. Mais non, il les fait vivre dans ses tableaux. Il leur redonne une deuxième vie, moins sédentaire et plus animée, sous les regards des visiteurs et des clients du bar.


Henri Brosse 4-7 novembre 2014

Yvan Dubuis habite la Haute vallée d'Azergues. L'été dernier, il exposait à Lamure-sur-Azergues.

Henri Brosse anime des ateliers d'écriture à la médiathèque de Grandris, chaque mardi de 17h45 à 19h30